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Kidnappings et demandes de rançon : Mbanga planifie une « chasse aux sorcières »

Les effets pervers de la crise anglophone font monter la pression sur cette ville située à quelques kilomètres de Douala. Les signes de représailles se dessinent progressivement sur les visages des autochtones.

Les effets pervers de la crise anglophone font monter la pression sur cette ville située à quelques kilomètres de Douala. Les signes de représailles se dessinent progressivement sur les visages des autochtones.  

S’il s’agissait d’un film documentaire, on aurait pu l’intituler « Mbanga, une saison blanche et sèche ». Regard hagard, mine défraichie, silhouette frêle, c’est dans cette posture aux allures de mal-être, que nous rencontrons cette dame de plus de soixante ans, assise sur un tabouret, dont l’équilibre dépend de ce débris de bois, soutenant un des pieds charançonnés et usés. Un tabouret dont deux des quatre pieds ne sont plus identiques. La preuve que ce banc a déjà subi plusieurs réparations.

C’est le pas hésitant du fait du poids de l’âge et apparemment d’un début de rhumatisme, que celle que nous allons appeler Pauline dans le cadre de ce reportage, nous conduit dans sa cuisine afin de nous parler, preuve à l’appui, du supplice de leur quotidien désormais rythmé par les kidnappings et demandes de rançon. « Les réserves sont quasi à sec. Regardez mon grenier ! Il est presque vide. On ne parvient plus à bien se nourrir faute de vivres et d’argent. Tout ça parce que nous sommes bloqués à la maison. Ne pouvant pas nous rendre dans nos champs par peur d’etre enlevées par des « ambazoniens ». S’indigne cette cultivatrice d’une famille nombreuse, coupée de ses champs depuis deux mois maintenant.

La situation de Pauline est loin d’etre un cas isolé. Comme elle, plusieurs autres ménages dont la survie dépend des produits champêtres, font les frais de cette crise aux dégâts de plus en plus insoutenables.

« Les greniers se vident à la vitesse grand V ici chez-nous. Car nous sommes coincées dans les domiciles par peur de représailles. Les planteurs et les cultivatrices de Mbanga sont de plus en plus terrifiés par les kidnappings, devenus monnaie courante sur la route des champs et dans les plantations. Nous n’avons donc pas d’autres options que d’épuiser les stocks de nos dernières récoltes pour nourrir nos familles. Vraiment depuis que ces gens là sont arrivés ici nous avons perdu le sommeil», commente la voisine d’un ton horrifié.

« Ça va seulement de mal en pire. Vivement que le chef de l’Etat se saisisse de ce dossier car ça commence à bien faire. Parce que si ça continue comme ça, nous n’allons pas nous laisser faire. On ne va pas mourir de faim avec nos enfants parce qu’on a accueilli nos soit disant frères qui se retournent contre nous. Au lieu de s’en prendre aux gens de Yaoundé (les membres du régime), ils viennent s’attaquer aux pauvres gens comme nous. Nous ne demandons qu’à retrouver le chemin de nos champs dans la quiétude », s’indigne Xavier, âgé d’environ 40 ans, assis dans un « Matango club » (lieu de vente de vin de raphia).

Tandis que je continue ma petite promenade, je vais surprendre une conversation ahurissante dont je vous épargnerai la radicalité et la dureté de certains mots et expressions visant des déplacés qu’on assimile désormais ici à tort ou à raison aux « ambazoniens ». Il s’agit d’un groupe de personnes aux âges variés (jeunes et vieux) qui commentent l’actualité locale. En fait, ces hommes vexés par le climat socio-sécuritaire très délétère dans leur localité, planchent sur le sort à réserver à certains déplacés tapis dans les quartiers et travaillant de mèche avec ces kidnappeurs, qui se sont nichés dans les champs.

Il se raconte ici pour s’en offusquer, que seul les femmes et les enfants des déplacés sont visibles dans les quartiers. L’absence des hommes ou de leurs maris à leurs cotés, conforte la thèse selon laquelle, ces derniers seraient cachés dans les champs, où ils diligentent les opérations de kidnappings, source de financement pour l’entretien de leurs familles restées dans les quartiers.

Les riverains soupçonnent aussi les conditions de vie jugées très aisées, pour des déplacés qui ne pratiquent aucune activité génératrice de revenus conséquents.

A en croire les habitants, ces femmes aux « maris mystérieux » comme il se dit ici, seraient ravitaillées nuitamment en vivres et même financièrement par leurs amants et époux.

Par ailleurs, les riverains sont surpris de constater que leurs frères originaires du Nord-ouest ne soient pas visés par les ravisseurs. Or ceux-ci sont très impliqués dans les travaux champêtres. Contrairement aux autochtones qui, aujourd’hui, sont obligés de prendre les précautions en restant chez eux. Les ressortissants du Nord-ouest eux, continuent de vaquer paisiblement à leurs occupations. Toute chose qui fait réfléchir plusieurs familles de Mbanga, qui restent persuadées que chasser certains déplacés qu’ils estiment suspects, constitue l’un des moyens efficaces pour le retour à la normale dans leur localité.

Alors que la crise atteint donc son apogée, du moins s’enlise dans les parties anglophones du pays et provoque des déplacements migratoires, les villes voisines aux régions touchées, font face à une déferlante de victimes qui fuient les exactions, les kidnappings et les tueries.

Face à la montée en puissance de l’insécurité à Mbanga, des groupes de personnes planifient en sourdine « une chasse aux sorcières ». Des relents de vengeance qui pourraient se solder par une guerre civile.

Voilà donc comment des « balles perdues » menacent la cohésion sociale et le vivre ensemble à Mbanga. Cette situation interpelle les autorités locales et le pouvoir central de Yaoundé. Afin que ce « volcan dormant » soit étouffé dans l’œuf.

Elthon Djeutcha, de retour de Mbanga

Lire aussi : Pagaille à Mbanga : les ambazoniens tissent leur « khalifat »

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Bien malins, ces européens
1 Comment
  • gigi
    30 avril 2019 at 11 h 32 min

    C’est tout de même terrible. Après les gens diront sur les plateaux TV que le pays est en paix.

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