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Roger Zacharie Mbarga : « en Afrique, les souverainetés chèrement acquises ne peuvent être préservées que si elles sont mises en commun »

Analyste des questions internationales, chercheur en intégration régionale et spécialiste de la ZLEC (Zone de libre échange continental), le Camerounais donne son point de vue sur le mouvement des « gilets jaunes » en France, la diplomatie Trump, le Brexit et leurs impacts sur l’Afrique.

Analyste des questions internationales, chercheur en intégration régionale et spécialiste de la ZLEC (Zone de libre-échange continental), le Camerounais donne son point de vue sur le mouvement des « gilets jaunes » en France, la diplomatie Trump, le Brexit et leurs impacts sur l’Afrique.

 En tant que panafricaniste, quelle leçon tirez-vous de la crise sociale en France?

 La crise des « gilets jaunes » pose fondamentalement le problème du modèle de société en France. C’est-à-dire, comment parvenir à un consensus national en France sur les contributions au financement de l’Etat. Comment trancher le débat sur la concurrence entre les contribuables créateurs de richesse et l’augmentation de la base fiscale sur la consommation des ménages.

La France est restée prisonnière de son modèle de sécurité sociale mise en place depuis le Général De Gaulle. Or, ce système était adossé sur un monde moins ouvert et concurrentiel. Mais surtout un système de création de richesse qui impliquait une production coloniale bien acquise. Aujourd’hui, la France a perdu ses avantages préférentiels sur ses territoires, elle peine à se relever de la crise économique et financière de 2008 et elle doit faire face à une mondialisation de plus en plus incertaine et bouleversante.

Le peuple français, lui, veut en même temps retrouver sa grandeur d’antan et conserver ses privilèges de la sécurité sociale d’autrefois. Tout ceci sans une base de ressources naturelles claires. En pleine crise de l’identité et de la gouvernance au Cameroun et dans certains pays d’Afrique, il faut tirer des leçons à partir de cette expérience française. Il en ressort de notre humble point de vue que le développement de l’Afrique passe impérativement par la détermination d’un consensus national sur la vision politique, sociale économique et culturelle. Et cela passe par un dialogue permanent entre la classe dirigeante et le peuple. Il en est de même des stratégies de développement économique ou d’émergence. Elles doivent promouvoir l’inclusion sociale et spatiale pour valoriser l’humain.   

Quels avantages ou inconvénients cette crise peut-elle avoir sur l’Afrique ?

L’Afrique a en face d’elle un modèle d’expression du mécontentement social. L’avantage est dans l’exigence de détermination du consensus national sur le développement. Les inconvénients sont dans l’appropriation dans la gouvernance du passage en force et de l’assurance. Mais surtout dans les mauvais modèles de revendication.

Lire aussi : Brexit, Donald Trump, Gilets Jaunes : le vin est tiré, l’Afrique doit boire !
Avant la France, on a le Brexit. Le départ du Royaume-Uni de l’Union Européenne est-il un avantage ou un inconvénient pour l’Afrique?

 Le Brexit est tout à la fois porteur d’avantages et d’inconvénients. Au chapitre des inconvénients, la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne (UE) pourrait faire de la monnaie britannique (livre sterling), la monnaie d’échange avec le pays de la reine Elisabeth. Il s’agit malheureusement d’une des monnaies les plus fortes sur le marché de change. Ce qui rendrait plus cher les importations en provenance de la Grande Bretagne. L’ancien membre de l’UE représentait la deuxième puissance économique européenne, le troisième contributeur au budget européen, une force militaire centrale en Europe (détention de la bombe atomique avec la France), la principale place financière européenne. Il faudrait s’attendre à une baisse de l’aide européenne notamment du Fonds européen de développement et une décote des soutiens militaires de l’UE en Afrique. Un autre inconvénient plus symbolique serait l’incitation d’une conscience de l’Afrexit. C’est-à-dire la prise en otage du processus d’intégration par des égoïsmes nationaux. En Afrique, l’intégration régionale est la rampe de lancement d’un développement autocentré et autosuffisant. Elle doit être amplifiée et mieux structurée au lieu d’être dénoncée par des demandes d’exceptions.

Ces avantages offrent un boulevard d’opportunités qui se transforment en avantages pour le continent noir. La renégociation des relations entre l’UE et l’Afrique à travers l’obligation d’adaptation des contrats et l’expiration de l’accord de Cotonou en 2020 permet à l’Afrique de réévaluer son gain dans certain accords de coopération notamment l’APE. Plus important, c’est un mobile pour l’intraproductivité africaine et l’atténuation de l’externalité européenne ! La Chine a suffisamment profité des négociations du Brexit et des tensions intereuropéennes. L’Afrique a besoin de se construire en elle-même ! Face à l’incertitude économique internationale marquée par le Brexit, l’Iran, la réforme de l’OMC et la guerre commerciale autour du pacifique et de la Chine, l’Afrique devrait mettre sur pied son marché unique, la Zone de libre-échange continental.

 Quelle position nos dirigeants devraient-ils adopter au regard de tout ce qui se passe dans le monde en ce moment?

 Les incertitudes du monde méritent une approche concertée globale et une solution globalement inclusive. En Afrique, les souverainetés chèrement acquises ne peuvent être préservées que si elles sont mises en commun.

De ce fait, les dirigeants africains devraient avoir un positionnement stratégique de géopolitique régionale. Se mettre ensemble pour apprécier le problème de manière consensuel et envisager une réaction ou une réponse d’ensemble. L’Union Africaine est la plateforme la plus pertinente pour actionner ce levier. L’Afrique doit parler d’une seule voix et traiter d’égal à égal avec les autres entités du monde. La culture de la position commune est un gage de respect et de prise en compte des sons de cloche de l’Afrique. C’est également un levier pour faire peser l’Afrique dans le rapport de force mondial.

Mais il est toutefois intéressant pour les leaders africains d’adapter leur leadership selon les enjeux du moment. Notamment dans leur modèle de gouvernance.

En parlant justement de modèle de gouvernance, pour vous, la politique Trump est-elle en faveur ou en défaveur de l’Afrique ?

 Déjà, il faut savoir qu’un président de la République sert les intérêts du peuple qu’il dirige. C’est-à-dire ceux qui l’ont élu. En ce sens, la politique du président Américain est en faveur des Etats-Unis d’Amérique et de son peuple. Le développement international ne laisse aucune place à la miséricorde. C’est une course effrénée vers le bien être.

La question est de savoir que fait l’Afrique pour obtenir un partenariat avantageux avec les Etats-Unis ? En ce sens, on ne dira pas grand-chose. Notons toutefois que l’Afrique reçoit un soutien appréciable des Etats-Unis en matière de sécurité et principalement la lutte contre le terrorisme. Sur le plan économique, il y a plusieurs aspects. Mais le grand regret est l’opportunité de l’AGOA qui est très peu capitalisée par l’Afrique. C’est à l’Afrique d’identifier des opportunités et penser des stratégies pour rentabiliser.

Grosso modo, tous ces événements peuvent-ils susciter une vraie indépendance des pays africains ?

Notre vœu est que l’Afrique y trouve une opportunité de construire un développement autocentré et autosuffisant. Abdou Diouf disait : « le problème de l’Afrique c’est de renaitre en elle-même et par elle-même pour devenir un acteur pertinent des relations internationales qui a ses stratégies et son agenda ». L’Afrique est davantage un sujet de la scène international (économie, politique, culturel). Devenir un acteur exige d’effectuer un saut qualitatif.

Lequel est porteur d’une autonomie politique, économique et culturelle. L’Afrique doit saisir l’opportunité en infléchissant sa gouvernance, en valorisant sa jeunesse et son génie, en promouvant ses champions (entrepreneurs créateurs de richesse).

L’interdépendance productive que permet l’intégration africaine est la solution. Les projets de l’Agenda 2063 en constituent les éléments de matérialisation. Précisément ceux du premier plan décennal : la zone de libre-échange continental, le projet open sky africain, la libre circulation des personnes et le libre établissement, faire taire les armes en 2020…Mais pour y arriver, les Etats eux-mêmes doivent réformer leur positionnement intergouvernementaliste.

Entretien réalisé par Didier Ndengue
Lire aussi : Armand-Rodolphe Djaleu : « Il faut une renégociation des accords signés avec l’Union Européenne »
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Je suis Camerounais, je blogue
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